Leipzig, c'est (comme) une gondole – entretien avec Markéta Pilátová

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Markéta Pilátová est une écrivaine, journaliste et traductrice tchèque contemporaine. Elle puise principalement son inspiration pour ses romans et ses récits à l'étranger et lors de ses voyages. Cette année, elle a accepté l'invitation de la ville de Leipzig et a passé un mois à Leipzig dans le cadre du programme de résidence tchéco-allemand. Ce programme de résidence a été lancé à l’occasion de la Foire du livre de Leipzig en 2019, où la République tchèque était le pays invité et où cinq auteurs tchèques ont séjourné à Leipzig. Jusqu’en 2023, date à laquelle Leipzig et Brno fêteront le 50e anniversaire de leur jumelage, le programme se poursuivra à raison d’un auteur invité par an.

Markéta Pilátová s’est elle aussi rendue régulièrement au Salon du livre de Leipzig par le passé. En 2019, elle y a présenté son livre « Le Héros de Madrid ». Cette année, elle est venue avec son roman récemment publié « Avec Baťa dans la jungle » et l’a présenté dans le cadre de la Fête de la lecture tchèque. Grâce au programme de résidence organisé par la ville de Leipzig en collaboration avec la Bibliothèque régionale de Moravie, le Centre littéraire tchèque et la ville de Brno, elle a eu l’occasion unique de découvrir Leipzig sur une longue période et de s’immerger pleinement dans la vie de la ville. Nous avons rencontré Mme Pilátová en ligne et lui avons demandé comment s’était passé son séjour d’écriture à Leipzig, comment elle avait vécu cette expérience juste avant la deuxième vague de Covid-19 et si elle avait trouvé ses endroits préférés à Leipzig. 

Ce qui rend Leipzig si merveilleuse pour Markéta Pilátová

Dans son récit « Leipzig est (comme) une gondole », vous mentionnez que vous écoutez Bach. Vous êtes-vous intéressée de plus près à lui à Leipzig ? Était-il plus présent que d’habitude ?

La musique de Bach m’a toujours aidée à me concentrer, par exemple lorsque je devais apprendre quelque chose par cœur ou rédiger des articles de journal. La fugue répétitive me plonge toujours dans un état où je peux mieux me concentrer. J’aime cette structure. J’ai constaté que cela avait également une incidence sur mon écriture. Lorsque j’écris des romans, on y retrouve une structure similaire à celle des fugues. Mais je ne m’en suis rendu compte qu’à Leipzig : plus je lisais sur Bach, plus je constatais que je pouvais transposer la structure de ses fugues à mes textes. Bach n’appartient pas à cette ville uniquement à cause des « Bachtaler » et des souvenirs. On l’imagine là-bas, on le voit à la fin de sa vie, alors que la ville ne savait pas encore tout à fait l’apprécier. C’est incroyable le nombre de personnalités célèbres qui ont vécu ici, le nombre de celles qui ont été inspirées par la ville.Je pense que c’est une ville agréable et passionnante où vivre.

Aviez-vous un café préféré à Leipzig ?

Mes cafés préférés étaient le Café Tunichtgut, que j’ai déjà mentionné, et la roulotte au bord de la rivière – ZierlichManierlich. J’y buvais souvent mon café. J’aimais aussi le café en plein air situé près du musée des jardins familiaux, le Schrebers. Le jardinage est ma grande passion, et lorsque j’ai découvert cet endroit tout à fait par hasard, j’en suis immédiatement tombée amoureuse.

Citez-nous un lieu culturel que vous avez trouvé passionnant à Leipzig !

D’un point de vue architectural, j’apprécie le Musée des Beaux-Arts. J’ai beaucoup apprécié les collections d’art de la « crème de la crème » de Leipzig. Je pense que cela m’a permis de mieux comprendre Leipzig. En observant quel type d’art les gens collectionnaient et à quelle époque, on peut se rendre compte de la richesse de la ville et du caractère cosmopolite de ses goûts. Ce musée est un formidable pont entre le traditionnel, l’authentique – voire, du point de vue des collectionneurs d’art, quelque peu conservateur – et ce magnifique bâtiment à l’architecture moderne. J’ai également apprécié la Spinnerei. J’y ai découvert une affiche grand format réalisée par l’artiste brésilien Xadalu. J’ai moi-même vécu quelque temps au Brésil, à Porto Alegre, et je devais toujours y attendre le bus sous une œuvre d’art similaire. Xadalu est un artiste qui s’intéresse à l’art des Indiens d’Amérique. Et le voilà que je le retrouvais – à la Spinnerei, sous la forme d’une affiche représentant un tigre.

Et que pensez-vous de l’architecture de Leipzig ?

Ce que j’ai trouvé le plus passionnant, ce sont les passages de Leipzig – j’ai beaucoup aimé m’y promener et me laisser surprendre à chaque fois par l’endroit où j’allais déboucher. De plus, je suis  obsédée par les papeteries, c’est pourquoi j’ai beaucoup aimé l’EISENHAUER. J’y ai passé beaucoup de temps.

Lisez-vous en ce moment un ouvrage d’un auteur ou d’une autrice allemand(e) ?

En ce moment, je lis le livre de Heike Geißler « Saisonarbeit ». Ce livre raconte comment l’auteure – ou son alter ego – travaille comme saisonnière chez Amazon. C’est très captivant et très bien écrit. Heike est une personne formidable.

Pourriez-vous vous imaginer vivre à Leipzig ou au moins y revenir pour un certain temps ?

Si j’en avais la possibilité, je n’hésiterais pas une seconde. Je me suis sentie très bien ici, et j’ai apprécié la générosité particulièrede la ville, son art de vivre. C’était génial ici, et j’espère pouvoir revenir au printemps pour le Salon du livre.

Leipzig, source d'inspiration

Où écriviez-vous lorsque vous n'étiez pas à l'auberge ?

J'aimais bien le Café Tunichtgut. Il y a une jolie librairie juste à côté. Ce café était autrefois une boucherie, et c'est aujourd'hui un espace de style Art nouveau. C’est au Tunichtgut que j’ai écrit une nouvelle entière.

Aviez-vous déjà des idées pour vos textes avant le programme de résidence, ou vous êtes-vous laissé inspirer par l’atmosphère de la ville ?

J’avais un projet – j’ai désormais reçu une proposition de la maison d’édition tchèque Fra, qui souhaite publier un recueil de nouvelles. Je dois écrire trois ou quatre nouvelles pour cet ouvrage. Je collectionne des idées en permanence. Elles naissent dans ma tête, puis se transforment plus tard en nouvelle. En réalité, j’écris très peu de nouvelles, sauf sur commande pour un magazine ou un recueil réunissant plusieurs auteurs. Cette proposition concrète était toutefois intéressante. J’ai d’abord noté quelques idées, puis je les ai développées à Leipzig. Par exemple, le Café Tunichtgut : d’une part, ce nom sonne bien en allemand, d’autre part, il a plusieurs significations à la fois. J’ai rassemblé toutes mes idées, et au final, quatre nouvelles ont vu le jour. Un tel programme de résidence est pour moi très stimulant, car la plupart du temps, j’y crée bien plus qu’à la maison. D’habitude, j’écris une nouvelle en un à deux mois. Ici, j’ai écrit quatre nouvelles en un mois. Je suis très heureuse que cet endroit m’ait autant inspirée. Je suis toujours inspirée par les voyages, qui me permettent de porter un regard neuf sur le monde. Cela m’aide énormément dans mon écriture.

La situation actuelle a-t-elle influencéla manière dont vous écrivez et les sujets que vous abordez ? Appréciez-vous d’avoir plus de calme pour écrire ? Le coronavirus se reflète-t-il de manière sous-jacente dans votre écriture ?

Je perçois la situation de manière très négative. D’un côté, le confinement me laisse certes plus de temps à la maison pour écrire, mais d’un autre côté, mon écriture est influencée par l’incertitude omniprésente. Les personnes à l’auberge ont également été touchées par cette situation. Certains clients ont fui le coronavirus en passant de pays en pays. Lorsque je suis partie, l’auberge a été fermée, ce qui a contraint certains à annuler ou à interrompre leur séjour. C’était triste. Sur le plan financier aussi, la situation est très difficile pour moi, car chaque mois, de nombreuses lectures sont annulées, alors que je vis normalement de leurs recettes. À cela s’ajoute le fait que mon dernier livre est sorti le 23 octobre, alors que les librairies étaient fermées. La situation est terrible, et elle ne m’aide pas vraiment à écrire.

Pas même dans le sens où elle éveille en vous des questions existentielles qui vous inspirent dans l’écriture créative ?

Je préférerais de loin avoir d’autres sources d’inspiration. Quelque chose de plus joyeux.

Dans quels autres lieux vos récits ont-ils vu le jour ?

Je trouve beaucoup d’idées en faisant du jogging. À Leipzig, par exemple, j’ai écrit le livre pour enfants « Veverka z Vamberka » (« Un écureuil de Vamberk ») – c’est une sorte de leporello qui paraîtra aux éditions Meandr. J’ai souvent des idées de livres pour enfants en faisant du jogging : Ce livre a été écrit presque entièrement au parc Clara-Zetkin. 

Comment cela se passe-t-il lorsque vous faites du jogging et qu’une idée vous vient à l’esprit – commentnotez-vous ces nouvelles idées ?

Quand je fais du jogging, je réfléchis davantage à l’intrigue. C’est là que me viennent la plupart de mes idées. Et s’il s’agit d’une association de mots ou de quelque chose dont je sais que je vais l’oublier, je la note sur mon téléphone portable.

La première impression

Madame Pilátová, comment avez-vous vécu votre séjour à Leipzig ? Cela vous a-t-il plu ici ?

J'ai passé un merveilleux moment à Leipzig. Le programme de résidence était idéal pour moi, car j’aime allier mon travail aux voyages. Quand je voyage, j’écris, car c’est une source d’inspiration pour moi. En même temps, j’ai besoin d’une certaine routine pour écrire, et ce programme me l’assure à merveille.

À quoi ressemble votre quotidien d'écrivaine ?

Au fil des années, j'ai pris l'habitude de suivre le rythme suivant : je me lève très tôt, je travaille le matin et je vais courir l'après-midi. Le soir, je donne des cours, je traduis ou j’apprends des langues étrangères. Voilà mon quotidien. Il ne m’a donc pas été difficile de m’y tenir pendant mon séjour à Leipzig.

Où étiez-vous logée ?

On m’a attribué un bel appartement au Hostel Five Elements de Leipzig. J’ai été la première à y être hébergée dans le cadre du programme de résidence, et je dois dire que c’était un endroit idéal pour écrire. L’appartement se trouve tout en haut, sous les toits, où il y a également deux terrasses. On se retrouve souvent dans ce qu’on appelle le « lounge », pour prendre le petit-déjeuner, cuisiner ou simplement parce que c’est là que la connexion Wi-Fi est la meilleure (rires). L’auberge est très internationale. Le soir, j’y donnais des cours d’espagnol et de portugais et j’apprenais moi-même l’allemand et l’italien. J’ai beaucoup discuté avec les hôtes sur place. Les hôtes internationaux étaient formidables. Il y en avait aussi d’autres qui, comme moi, y séjournaient depuis un certain temps : un Espagnol, deux Argentines, une Roumaine qui travaille comme nègre littéraire. C’était tellement varié, ça m’a fait très plaisir. Quand j’avais envie de rencontrer des gens intéressants, je m’installais dans le salon. Mais quand j’avais besoin de calme, j’écrivais à l’étage, dans l’appartement.

Quelle impression vous a laissée la ville de Leipzig ?

J’ai beaucoup aimé Leipzig, car c’est une ville où il fait bon vivre. Il y a de nombreux endroits où l’on peut échapper à l’agitation – à vélo ou en faisant du jogging. Je partais souvent à l’aveuglette et m’arrêtais là où ça me plaisait. Parfois, je faisais un peu de jogging puis je rentrais à vélo, que ce soit dans les parcs, au bord du lac Cossi ou du lac Zwenkauer. J’avais un vélo à ma disposition, ce qui était vraiment génial. Les pistes cyclables ici sont formidables. Tout est relié, et les itinéraires sont très clairs. Bien sûr, la situation géographique est également un grand avantage : Leipzig est très plate. D’une manière générale, ce que j’apprécie en Allemagne, c’est ce sentiment de nature sauvage. Pratiquement au cœur de la ville, on laisse simplement la nature s’exprimer et les gens ont le sentiment que la nature sauvage revient en ville. Ici, on a la possibilité d’être en plein centre-ville tout en étant en pleine nature. Ce sont ces petits détails qui me fascinent. Leipzig est étonnamment verte et naturelle. J’ai également apprécié la proximité de la ville avec l’eau. Je ne savais pas du tout que Leipzig était une si merveilleuse ville d’eau. J’ai eu du beau temps tout le mois et j’ai même pu me baigner une fois dans le lac.

Qu’avez-vous pensé de la vie culturelle de Leipzig ?

Leipzig m’a surprise par sa diversité culturelle et son large éventail d’événements, et ce malgré le deuxième confinement imminent. J’ai eu la grande chance de pouvoir encore vivre beaucoup de choses. J’ai visité presque tous les musées, je suis allée à la GRASSIMESSE – c’était vraiment merveilleux. J’en suis très heureuse, car jusqu’à présent, je ne connaissais la ville que de manière superficielle.  Quand on est ici pendant le Salon du livre, on a à peine le temps de découvrir la ville en détail. J’ai beaucoup aimé les bâtiments industriels de Leipzig, qui sont toujours vivants et fonctionnels, même s’ils jouent aujourd’hui un rôle différent. J’ai particulièrement apprécié Plagwitz. J’ai eu la grande chance de découvrir Leipzig grâce à l’écrivaine Heike Geißler, qui avait été sélectionnée comme autrice en résidence allemande pour un séjour à Brno. Nous avons flâné ensemble dans la ville, et Heike m’a fait découvrir de nombreuses nouvelles facettes de Leipzig.

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© www.pkfotografie.com, Philipp Kirschner
Leipzig Travel
Conclusion

Nous espérons pouvoir écouter, lors du Salon du livre 2021, quelques-unes des nouvelles de Markéta Pilátová écrites pendant son séjour à Leipzig. Nous nous en réjouissons beaucoup, la remercions pour cet entretien et lui souhaitons une bonne santé !